C I R C U L ' A C T I O N

L’une des caractéristiques les plus étudiées dans le domaine de la sécurité en conduite automobile est la capacité de faire un freinage d’urgence. La prémisse étant que la capacité de freiner efficacement et rapidement lorsqu’on détecte un danger peut prévenir des accidents.

Lorsqu’on s’y attarde, la capacité de freiner dépend de 3 facteurs : un facteur perceptuel soit la vitesse avec laquelle on détecte qu’un freinage est nécessaire, un facteur physique soit la vitesse et la précision du mouvement de freinage que l’on fait avec le pied et un facteur environnemental soit l’ingénierie des pédales et de la voiture.

Les composantes du temps de réaction

Vitesse de traitement de l’information mentale

La première étape est donc plutôt cognitive. D’abord les yeux doivent détecter un stimulus dans le champ visuel.

Ensuite, le cerveau doit analyser cette information. Parfois cette analyse est très rapide car le cerveau peut comparer l’information avec de l’information qu’il possède déjà en mémoire. Par exemple : « cette forme est un enfant ». Parfois cette analyse est plus longue. L’information peut être nouvelle et donc le cerveau ne peut pas la comparer à quelque chose qu’il connait déjà qui est stocké en mémoire. L’information peut être associée à une certaine forme de surprise : le cerveau ne s’attendait pas à trouver cet objet dans l’environnement ou l’objet est un peu différent de ce à quoi le cerveau est habitué par exemple.

Enfin, le cerveau doit décider s’il doit faire une action en lien avec ce qu’il a détecté et « programmer » cette action. S’il n’y a qu’une action possible, cette étape est plus courte que s’il existe de multiples façons de réagir. Par exemple, si le cerveau détecte un panneau d’arrêt, il planifie automatiquement le mouvement du pied vers le frein. Par contre, si le cerveau détecte un chat sur le bord de la route, il existe plusieurs scénarios d’actions possibles.

L’expérience, la pratique et l’entraînement permettent de diminuer la durée de cette première étape. Le cerveau s’habitue à des signaux familiers et crée des programmations qui deviennent plus rapide à appliquer. De fait, les nouveaux conducteurs sont moins efficaces que les conducteurs expérimentés dans cette première étape. Toutefois, avec l’âge, le cerveau perd progressivement de sa vitesse de traitement de l’information et donc, le temps d’analyse s’allonge chez les conducteurs plus âgés.

De même, lorsque l’attention du conducteur est dirigé ailleurs, le temps de détection et donc de réaction est augmentée. C’est l’essence même de toutes les publicités sur l’utilisation du cellulaire au volant.

Vitesse du mouvement

La deuxième étape consiste à performer musculairement l’action que le cerveau a choisie. C’est ici qu’entre en jeu les composantes physiques du conducteur. Différentes conditions de santé peuvent affecter la vitesse et la qualité de cette étape. L’arthrose, l’arthrite, la douleur, la perte de sensation dans les pieds due par exemple à une mauvaise circulation sanguine ou à une neuropathie secondaire à un diabète, des déformations suite à des fractures, un plâtre, une chirurgie récente (ex. prothèse de hanche ou de genou) ne sont que quelques exemples de conditions qui touchent la performance du geste de freinage.

Dans ma carrière d’évaluation de l’aptitude à la conduite automobile, je n’ai rencontré qu’un conducteur qui avait l’habitude de « conduire à deux pieds » c’est-à-dire d’activer la pédale d’accélérateur avec le pied droit et la pédale de frein avec le pied gauche. C’est une habitude de conduite assez peu répandue (au Québec du moins), plus souvent rencontrée chez les anciens conducteurs de véhicules à transmission manuelle.

S’agit-il d’une bonne pratique ?

Les supporters de cette technique de conduite argumentent que de cette façon, le temps de déplacement entre la pédale d’accélération et la pédale de frein est éliminé et donc que la manœuvre est plus rapide, en plus d’éviter des erreurs où le pied droit ne se déplace pas complètement sur la pédale de frein.

Les opposants à cette technique soulignent de leur côté que c’est une technique plus complexe qui implique la coordination des deux pieds et qu’en situation d’urgence, les conducteurs pourraient appuyer accidentellement sur les deux pédales à la fois. Les conducteurs peuvent aussi garder le pied gauche appuyé sur la pédale de frein ce qui peut causer des bris mécaniques à long terme en plus d’illuminer les lumières de freins sur le véhicule alors que le conducteur n’a pas l’intention de s’arrêter.

Une étude américaine s’est penchée sur le phénomène de la conduite à deux pieds. Elle a mesurée la vitesse de freinage des deux techniques, sur un simulateur, auprès de 30 étudiants universitaires. Les résultats font état qu’avec la technique à deux pieds, les conducteurs immobilisaient leur véhicule plus rapidement qu’avec la technique à un pied et sur une distance plus courte. Toutefois, la différence n’était pas très significative entre les deux.

Doit-on conclure que pour être plus sécuritaire nous devrions se mettre à utiliser la technique à deux pieds ?

Comme pour toutes les études, il y a plusieurs limites à cette étude à mettre en lumière avant de tirer une telle conclusion. D’abord, il faut noter que l’étude a été réalisée sur un très petit échantillon de participants. Ensuite, l’étude a été réalisée sur un simulateur, ce qui garantit l’homogénéité des conditions d’évaluation, mais ne permet pas d’affirmer que les résultats sont les mêmes en situation réelle de conduite. Les auteurs de l’étude argumentent que leurs participants étaient habitués à conduire à un pied. Ils estiment qu’avec des participants habitués à conduire à deux pieds, les résultats pourraient être plus significatifs. Enfin, puisque les participants avaient 21 ans en moyenne, on ne peut pas tirer de conclusion probante en lien avec les conducteurs aînés.

Bref, une chose est sûre, si ce n’est pas dans vos habitudes de conduire à deux pieds, ce n’est pas le moment de commencer ! De même, si c’est dans vos habitudes de conduire à deux pieds, ne changez pas de technique, à moins que cela ne vous cause actuellement des problèmes.

Le facteur environnemental

Le dernier facteur qui influence le freinage est environnemental. C’est la disposition des pédales dans la voiture. Pour autant que je sache, la distance entre les deux pédales n’est pas standard, ni entre les modèles d’un fabricant ni d’un fabricant à l’autre. Bien entendu, les différences ne sont pas énormes non plus, mais parfois, 1 cm peut faire toute la différence.

Les hommes ont généralement les pieds plus larges que les femmes. Ils seraient donc théoriquement plus sujet à appuyer sur les 2 pédales à la fois en ayant pas suffisamment déplacé le pied vers la pédale de frein. Les femmes, en ayant des pieds plus étroits, doivent faire parcourir plus de distance à leur pied pour appuyer sur le frein. Les chaussures font aussi une différence. Les bottes d’hiver sont typiquement plus larges que des espadrilles par exemple.

Cela étant dit, il n’est pas possible de changer la distance entre les pédales de notre voiture. Toutefois, en sachant que cela a une influence sur notre capacité à freiner, on peut en tenir compte quand on achète une nouvelle voiture ou quand on change de chaussures par exemple.

Les possibilités d’ajustement du siège conducteur aussi influencent notre capacité à freiner, notamment pour les personnes qui ont les jambes plus courtes. Assurez-vous d’être capable de bien vous installer pour pouvoir être confortable et activer les pédales avec facilité.

En somme, freiner est une composante essentielle à une conduite sécuritaire. Ce geste est influencé par nos capacités cognitives, nos capacités physiques et la conception des pédales dans nos voitures.

Pour favoriser notre capacité à freiner et être sécuritaire le plus longtemps possible, il faut :

  • Prendre soin de nos yeux pour qu’ils puissent bien percevoir les éléments de l’environnement ;
  • Prendre soin de notre santé cognitive en stimulant chaque jour notre cerveau pour qu’il reste alerte ;
  • S’exposer régulièrement pour que notre cerveau continue de prendre de l’expérience et qu’il construise des raccourcis qu’il peut prendre plus rapidement ;
  • Éviter les distractions, comme le cellulaire, mais aussi les passagers ou la radio si ça nous dérange ;
  • Prendre soin de ses jambes et de ses pieds. Faire les suivis nécessaires auprès de notre médecin concernant toutes conditions qui peuvent les influencer et ne pas hésiter à poser des questions concernant la conduite automobile ;
  • Garder à l’esprit que notre technique de freinage est influencée par la distance entre les pédales, nos chaussures et notre position par rapport aux pédales. Ainsi, nous devons nous adapter chaque fois que l’on conduit une voiture qui n’est pas la nôtre et même à chaque changement de saisons dans notre voiture ;
  • Tenir compte de notre capacité à poser ce geste critique lorsque l’on décide de changer de voiture pour faire les bons choix ;
  • Se souvenir que si nous devons changer nos habitudes, pour quelques raisons que ce soit, nous avons besoin d’une période d’adaptation, plus ou moins longue, pour retrouver nos aises et pendant ce temps, nous devons prendre des mesures supplémentaires pour assurer notre sécurité.

 

Bon freinage !

 

* N.B. Dans cet article, j’ai mis l’accent sur la capacité de freinage du conducteur. Bien entendu, un freinage efficace comprend un grand nombre d’autres facteurs comme les conditions routières, la qualité des pneus et des freins, les distances entre les véhicules, la visibilité, etc.

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